Chez VEPL, on met un point d’honneur à régaler vos petites esgourdes gourmandes en tâchant de vous en dire un peu plus long sur les artistes et les labels qu’on vous présente : d’où viennent-ils, où vont-ils, qui, que, quoi, dont, où, mais où est donc Ornicar, etc, etc.

Toute cette musique dont l’on vous régale depuis bientôt un an et quelque (pour moi en tout cas), vous vous doutez bien qu’elle ne sort pas de nulle part. Nous nous efforçons de vous en faire partager au mieux le contenu mais surtout le contexte. Et vous vous rendez peut-être compte, maintenant, si vous suivez régulièrement le blog, que les musiques électroniques ont été un chamboulement majeur dans l’histoire musicale. Pour la première fois, on ne cherche plus à charmer l’oreille pour remuer les popotins, on ne cherche plus à composer. La révolution des années 80 en ce qui concerne les musiques de club tient à peu de choses. Le beat. Le groove. Le sample. Le DJ. Le break. Pour la première fois dans l’histoire de la musique, on s’appuie sur un motif rythmique pour émouvoir des foules, sur des instruments de synthèse achetés 50$ dans un pauvre cash-converter.

C’est pour ça que ce soir, nous vous proposons une sélection « 10 ans d’âge ». Tous les morceaux témoignent à leur façon d’une étape importante de l’electro, depuis la house de Chicago, de Detroit, de New York, la new wave et l’EBM, … Tous sortent de la cave avec 10 ans d’âge au moins, certains sont plus vieux que toi, lecteur, mais tous ont changé des vies, en ont fait naître de nouvelles, et ont constitué un jalon plus ou moins inconscient pour une génération de clubbeurs.

J’attire néanmoins l’attention du lecteur éventuel sur le fait que cette sélection a un caractère extrêmement personnel, et je les invite à se plaindre de mon mauvais goût dans les commentaires, ainsi qu’à y poster leur top 10.

Kraftwerk – Numbers (1981)

Alliant la pop à l’esthétique froide du synthétiseur, les Allemands-robots sortent en 1981 ce single qui préfigure les explosions technologiques de Detroit et d’ailleurs. Ce n’est absolument pas un hasard si la house et la techno ont vu le jour dans ces régions industrielles, ou la cadence des machines rythme la vie des musiciens et fait partie de leur inconscient. La répétition, la fascination technologique, une vision du futur; l’influence de l’industrie ira jusqu’à donner naissance à tant de genres musicaux qu’il serait peut-être fastidieux et surtout prétentieux d’en donner une liste exhaustive. Sur ce morceau, les rythmiques séquencées alliées aux voix robotisées des vocodeurs (cet instrument qui mélange les sons de synthèse inhumains aux voix des chanteurs),  et les boîtes à rythme 4/4 préfigurent symboliquement l’explosion hédonistes de l’underground des motor cities.

Marshall Jefferson – The House Music Anthem (Move Your Body) (1986)

Morceau séminal s’il en est, dont le sample de piano a été repris et resucé jusqu’à la moelle, premier succès du label chicagolais Trax recordings, il s’en dégage quelque chose d’hyper sexy, alors même qu’à nos oreilles plus habituées aux turbines des Boiz Noise et autres Bloody Bites Rousses il sonne extrêmement daté. Le vocal simpliste, invitation à la débauche irrésistible, les violons horriblement synthétiques et la ligne de piano ringarde au possible, ça pourrait être un souvenir d’une autre époque. Trop simple: il est encore terriblement d’actualité à l’heure de la minimale kilométrique et de l’esthétique clinique de la musique d’ordinateur, venu nous rappeler l’essence de la house music au delà des frontières du temps (oui je sais je suis poète aussi … parfois).

Front 242 – Headhunter (1988)

Autre lieu, autre époque puisque c’est au tour de ce groupe belge de vous remplir les tympans. Inventeurs du terme « Electronic Body Music », les Front 242 officient dans une sorte de pot-au-feu où se mélangent allègrement les sons synthétiques de la cold wave et des rythmiques martiales à l’extrême. Headhunter, leur premier tube, sera le porte étendard d’une génération de groupes et producteurs dont l’influence perdure encore aujourd’hui. Il suffit d’écouter un remix de Konrad Black pour comprendre la dimension oecuménique d’une basse à onde carrée, à l’esthétique froide, industrielle et mécanique. Clément Meyer et tous les apôtres d’une certaine techno glacée, ciselée et quelque part presque gothique rendent hommage au groove si particulier de ces désespérés urbains.

Inner City – Big Fun (the classic Magic Juan Remake) (1988)

Detroit encore, Detroit toujours ? Sortant du studio de Kevin Saunderson, une légende de la techno aujourd’hui intouchable, et né de l’association avec la chanteuse Shanna V. Jackson, Inner City est le groupe qui va populariser la techno et fédérer une jeunesse américaine autour d’un hymne débile qui résume assez bien l’esprit des fêtes de l’époque : on va bien se marrer ce soir, la fête vient de commencer, yeah yeah. Le traitement des voix sur ce remix de Juan Atkins fait froid dans le dos ; déformées par le sampleur en début de morceau, soumise à des échos caverneux, domptées à coups de delay, elles semblent vouloir rappeler des voyages immobiles particulièrement malsains, et prennent à contrepied le sens premier des paroles pour leur donner un contenu nettement plus cynique et désabusé.

Lil’ Louis – French Kiss (1989)

L’un des morceaux phares de la house new-yorkaise, à mon humble avis un peu trop vite classé dans la catégorie « deep ». Tout l’intérêt du track réside dans la production incroyablement audacieuse pour l’époque. Ce qui pourrait être un morceau vaguement paresseux pendant 5 minutes dérape de façon incroyable, sortant les aérofreins dans une cassure rythmique qui a du donner des sueurs froides aux DJs de l’époque, pour plonger dans des abîmes orgasmiques, avec ses gémissements on ne peut plus explicites. Il repart comme il est venu, sans dire un mot, mais sans laisser personne indemne. Dabo aurait dû en parler dans sa sélection romantique, en numéro 11.

Frankie Knuckles – The Whistle song (1991)

J’ai peut-être parlé un peu vite en évoquant la fin de l’appui mélodique … en tout cas d’une certaine forme de symphonisme. Ici, la mélodie au flutiau est tout simplement charmante. Encore un classique venu de Chicago et des belles heures de la Warehouse, où Frankie se rendait coupable de sets interminables et funky au possible. Pensez, il a été à bonne école avec Larry Levan à New York, sa ville natale. À la limite du lounge, moins sauvage que ses autres productions (je pense à Baby wants to ride, extrêmement sensuel aussi mais dans un registre plus Village People), mais lumineux, peut-être un peu mystique.

Josh Wink aka Winx – Don’t Laugh (original mix) (1995)

N’ayant personnellement jamais fait l’expérience des drogues dont le monde de la nuit serait pleines d’après ma môman, je ne peux pas vraiment vous parler des effets que procurent la consommation d’ectasy sur l’organisme. Néanmoins, je pense pouvoir être en mesure d’affirmer qu’après un certain moment de la soirée (celui où tu as envie d’embrasser tout le monde), la simple écoute de ce titre plonge n’importe quel clubber dans un état proche de la psychose engendrée par les pilules magiques. Le rire démoniaque qui déroule sa démence pendant tout le titre, déformé à coups de filtres et à grands renforts de pitch, calé sur une instru somme toute banale made in Roland (TR 909 et TB 303 – les curieux auront cliqué d’eux même) envoie n’importe qui dans un monde merveilleux, chaleureux et moite. Dommage qu’on ne l’entende jamais, ça doit faire quelque chose de particulier d’entendre résonner ce qui a été un moment un hymne acide décomplexé et particulièrement jouissif.

Moodymann – I can’t kick this feeling (when it hits) (1996)

Ceux d’entre vous qui ont lu mon petit article de l’autre fois commencent à se douter de l’amour immodéré quoique récent que je porte à cet artiste de Detroit. Sous son pseudonyme de Moodymann, Kenny Dixon Jr. produit une house toujours teintée de musiques noires, comme pour nous rappeler sans cesse qu’elle constitue avant tout une update du funk et du disco. Ici, il est allé piocher dans Chic – I want your love pour la rythmique, la guitare, et des bouts de vocaux. Le résultat est tout simplement magnifique de simplicité et d’efficacité, à mi chemin entre le disco, la techno, l’hommage pur et simple, mais toujours conçu dans l’adoration du groove et de la danse.

Laurent Garnier – Coloured City (1998)

Cocorico, c’est l’année où la France gagne la coupe du monde de foot que le meilleur représentant de l’electro française signe un maxi moins indispensable que ses Crispy Bacon ou The Man with the red Face, mais tout aussi fédérateur. Lui qui a assisté au premier plan à l’explosion acide à Manchester (c’était le DJ de l’Hacienda, club désormais légendaire – on compte à peu près un club qui porte ce nom par ville de plus de 5000 habitants rien qu’en France) est bien placé pour en livrer une interprétation hyper énergétique. Collée au sol dans les premiers moments du track, la ligne de basse décolle bien vite, titillée par la résonnance de la TB 303 (ce paramètre du filtre qui, sur ce petit synthé à présent mythique, donne ce son immédiatement compréhensible pour des millions de gens : le son acid), jusqu’à se perdre dans une ligne de charleys impitoyables soulevée par un kick lourd comme Dabo lorsqu’il veut vous traîner voir Teki au social un soir de janvier (ha ha). Tout se mélange, la voix hallucinée, la rythmique infatiguable, les vodkas pomme dans ton estomac; ce titre, c’est une invitation irrésistible à la fusion des âmes et des corps dans la danse, disponible en permanence. Ya qu’à appuyer sur play.

David Carettta – Vicious Game (Original Mix) (2001)

Bon ok, celui-ci n’a que 9 ans, mais j’aurais vraiment eu trop de mal à terminer cet article sans faire mention de l’electroclash, dont le morceau ici donne une définition assez complète. Certains auraient attendu un Franck Sinatra de Miss Kittin et The Hacker, j’ai préféré ce titre extrêmement représentatif du marseillais (à croire qu’un tropisme electronique conduit les marseillais à fournir nombre de nos noms illustres : Jack de Marseille, Carretta, plus récemment Danton Eeprom …). L’équation de base se résume plus ou moins comme ça ; rythmique binaire, basse vrombissante, vrillée, acide, petits synthés morodériens  faussement sympathiques pervertis par des paroles crues et désabusées (voir le morceau susnommé de Kittin et Hacker), et enfin esthétique disco trash, parodie de glam. Le cocktail a eu son heure de gloire au début des années 2000, avec le label International Gigolo Records de DJ Hell; il se retrouve aujourd’hui dans certains disques, comme le dernier remix de Brodinski, ou dans les obsessions méchamment discoïdes du dernier album de Vitalic.

Le compte est bon je crois; en espérant que ça vous plaise. Bonne écoute !

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