La chaleur qui écrase un peu plus Paris tous les jours et l’agitation des rattrapages (salut les cancres) avait fait en sorte de m’enlever le blog du crâne. Tout se fond dans les 30 degrés du zénith. Sauf les boucles de musiques noires qui restent bloquées sur « Play » dans mon oreille.

À mon oreille de petit blanc-bec européen, les rythmes et les harmonies venus du continent noir ont toujours réveillé les rêves et l’imagination de l’homme blanc sur l’inconnu de cette humanité venue d’ailleurs. Une partie du charme des musiques afro-américaines me semble venir tout droit des inconscients collectifs européens et WASP américains. Un journaliste des Inrocks écrivait à propos de Diana Ross, leader des Supremes, qu’elle était pour le blanc des classes moyennes américaines l’incarnation consentante  du rêve maudit des planteurs de coton du Sud esclavagiste, une poupée toujours partante pour une partie de ça va – ça vient musical avec les peau claires ennivrés du parfum de l’ébène. La libido exacerbée de Jefferson, qui parle au coeur avec les couilles. L’héritage des « negro spirituals » et cette façon si charnelle qu’ils avaient de chanter dans leurs champs, comme s’ils faisaient l’amour à leur Dieu en chantant l’amour du prochain. De quoi faire chavirer plus d’une imagination déjà affaiblie par le soleil qui cogne sur la Virginie.

The Supremes – Come See About Me

Dire que les musiques blacks en général débordent d’une énergie sexuelle affolante : après tout, ce ne serait jamais qu’un cliché ethnocentriste de plus. Pour nos oreilles habituées depuis des siècles à la rigueur des compositions de Beethoven, à l’exubérance baroque et – à la limite – au envolée fougueuse de Chopin ou de Schubert, comment interpréter le jazz, la soul, le funk ? L’équation inconnu = incompréhension + fascination a tôt fait de se transformer pour les journalistes en quête de sens en quelque chose qui ressemblerait à musiques noires = spiritualité étrange de l’Afrique (incompréhension) + cul (fascination) (ou l’inverse d’ailleurs). De là à en faire une sorte d’onanisme, de musique à branlette (voir dans certains cas de films pornos, Dabo pourrait en parler des heures, d’ailleurs j’attends toujours son Top 10 des BOF Dorcel), il n’y a qu’un pas. Bref, je partais en rêvassant à la recherche de réponses bien arrêtées sur le pourquoi du comment que ça me restait dans le crâne; vlà-t-y pas que crénon, je reviens finalement de ma rêverie avec plus de questions que de réponses. Normal.

Les aficionados du « Tout est phallique », poussés par un siècle de paradigme freudien, n’hésitent pas à réduire les musiques modernes et l’electro à des histoires vaguement salaces de désir sauvage et de satisfaction de la chair, font trois petits tours et pis s’en vont, tout émoustillés d’avoir placés les mots « sexe » et « baise » au milieu de leur discours. Citons parmi ces grands théoriciens Mr Eddy Mitchell, qui déclarait en substance dans Paris Match (on ne rigole pas, chacun ses problèmes) il y a quelques années que la house music est une musique qui s’appuie sur des basses qui pénètrent par le bas. Et de conclure que c’est donc naturellement une musique de femmes et de grandes folles. Quelle audace. Manifestement il n’a pas entendu parler de la « high energy », ce courant de la disco synthétique californienne à qui l’electro doit beaucoup, des mouvements d’affirmation des minorités, et il n’a pas du mettre les pieds dans beaucoup de boîtes techno; il aurait remarqué que sans doute plus que de pénétrer, la basse vibre, fait vibrer et surtout enveloppe le danseur dans un cocon mouvementé qui guide ses pas vers un état de transe quasi-mystique.

S’il y a une chose que je tiens pour à peu près universel en musique, c’est la recherche d’un état second, un état de transe, un ailleurs meilleur. Les derviches turcs (ces religieux qui dansent en tournant sur eux-mêmes jusqu’à épuisement), les cérémonies chamaniques africaines justement, les raggas indiens ; vieux lieu commun du musical sacré, et tout ce qui s’ensuit (cf. les grandes envolées des journaleux sur les « grands messes de la techno », où bien sûr le vodka red-bull et la MD remplacent le pain et le vin de l’eucharistie).

Dans les régions industrielles, l’influence mécaniciste de l’usine où tout le monde bosse, une certaine vision du futur ; mélangez au patrimoine Soul – Motown – Funk d’une ville comme Detroit. Pan, vous aurez de la techno, de la deep house, bref, de la musique noire rajeunie et lustrée.

Omar S – Day (Unreleased Long Mix)

Ce mec là montais des colonnes de direction chez Ford jusqu’il y a deux ans. (accessoirement, c’est un peu la déception de l’année pour moi qui comptais le voir au Régine’s ya 3 semaines; le mec ne joue pas; il est là dans la salle, mais ne joue pas. D’après Cosmo Vitelli, ce serait une sombre histoire de virement pas reçu; sale gangster.) Qu’est-ce que je vous disais.

À travers ce morceau, j’ai l’impression d’être revenu à mon point de départ. Musiques noires d’il y à 30 ans, technologie du pauvre (=MPC), bouclage appliqué mais grossier (on est à Detroit, pas le temps de trop bien faire, ya un gangster qui pourrait te braquer dans la seconde), urgence mais beauté simpliste du groove et de la voix de Diana Ross qui minaude ses états d’âme comme si elle cherchait refuge dans tes bras.

(Les titres suivants ont servi de bande-son à l’écriture de ce billet aussi prétentieux qu’incomplet :

DJ Sprinkles – Grand Central (Motor City Drum Ensemble Bassline Dub) : ou comment un Allemand met cher à pas mal de producteurs house

Deetron – Orange (Original Mix) : sans doute un des tracks les plus chartés de cette saison, foutrement efficace.

Harold Melvin & The Blue Notes – The Love I Lost (Theo Parrish Ugly Edit) : un classique de ce producteur de Detroit dont j’ai déjà un peu parlé avant. C’est l’occasion de vous parler vite fait de sa série des « Ugly Edits », encore que écoutez-le vous mêmes, vous verrez bien vite de quoi j’aurais parlé. Motor City Drum Ensemble ne fait pas autre chose 10 ans après, avec sa série des « Raw Cuts » que je ne saurais jamais vous recommander assez.

Jeff Mills – Alarms (Original Mix) : un all-time classic de Detroit, techno rugueuse et loopy à souhait. Extraite de sa compile Purpose Maker. Allez jeter un oeil au mix filmé, pour comprendre pourquoi on l’appelle « The Wizard ».

Kenton Slash Denon – Khattabi : Je sais pas trop ce qu’il fout là, mais il est bien foutu et dégage un charme indescriptible.

Lee Curtiss – Vibrant Member (Original Mix) : le petit blanc bec de Detroit fait mouche à chaque fois avec sa techno hyper profonde, toute en basse et en vibrations, organique au possible.

L’écoute de Curtiss m’a fait me demander : mais pourquoi les vocaux technos sont-ils pitchés si bas ? Manifestement je suis pas le seul. Marc Houle a les mêmes questionnements métaphysiques dans Techno Vocals.)

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